Les Burundais, la morale et le secret

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« Quelqu’un m’a dit que quelqu’un lui a dit, qu’il a entendu dire que X aurait dit que Y a dit que… mais ne lui dites pas que je vous ai dit. »
Bienvenue au Burundi, le pays où le secret est partout et en même temps nulle part.

La denrée omniprésente sur le marché burundais, devinez… c’est les ragots.  Des « informations » sur untel ? En veux-tu en voilà. Tu les veux salées, ou épicées, c’est selon ton choix, et surtout celui de tes « informateurs ». 
À Bujumbura, on grille les gens, comme on grille les brochettes. Toute opportunité est bonne pour parler de tel-qui-fait-tel-à l‘insu-de-tel-en-croyant-ne-pas-être-démasqué. Mais attention, ce qu’il faut savoir d’emblée ici, ce n’est pas que les Burundais aiment les ragots, mais plutôt qu’ils aiment bien se tenir informés. Ceci étant dit, avançons.

Au Burundi, tout le monde parle de toi. Ça il faut déjà le savoir. Tout le monde a les dernières et surtout très fraiches informations sur toi dont toi-même ignore l’existence. Tu serais mort, enterré et tout le monde serait au courant, sauf toi, d’accord ? Toi et toi seul. Ne t’étonne pas quand ton ami, incontenant, lassé de garder ce secret ô combien important, te lâche à la figure avec dédain, comme s’il parlait justement à une tombe : « warapfuye ugenda ». Cher.ère ami.e, ne réfléchis pas de midi à quatorze heures, apprends la nouvelle et repose en paix. 

Il est extraordinaire ce peuple. Tiens par exemple, des fois, tu te crois inclus dans un cercle d’amis, mais à vrai dire tu en es exclu dès le moment où tu y as posé les pieds. Car avant que tu ne t’en rendes compte, tout le monde parle de tes manières salaces de te tenir à table, de ton hygiène buccale pas très au top, de ta façon de dilapider l’argent (alors que ce sont eux-mêmes qui le bouffent), de ces dettes qui, parions, vont finir par te faire couler, de comment ta petite amie te « mélange » (aramuvanga ga mana yanje, nawe nta n’ivyo abona, pauvre gars)… et tant d’autres choses TRÈS TRÈS intéressantes à propos de toi.

Ah les Bujumburois, ce peuple à part. S’ils ont des informations juteuses à partager sur vous -de préférence quelque chose qui vous rend moins sympathique- ils le partageront chaque fois qu’ils en auront l’occasion. Cela ne les dérange pas de vous abattre. À croire qu’ils grattent des points bonus à chaque fois qu’ils arrivent à choquer les gens ou les faire rire. S’ils peuvent se bâtir une réputation de source intarissable de potins juteux, alors tant mieux.

Ne dit-on pas que toute supposition est fausse ? Et en pratique c’est vrai. Mais toute supposition est fausse avant d’atterrir à Bujumbura. Chacun a son idée sur toi, sa supposition sur où et comment tu as eu ton argent, pourquoi tu occupes telle position dans cette organisation, ce qui t’a fait gagner la promotion dont tu te vantes tant, pourquoi tu roules dans une Juke et pas une Nissan Dualis par exemple. Tu vois ce genre de commérages, ceux qui quand ils tombent dans l’oreille de quelqu’un se répandent comme une trainée de poudre, et en quelques instants tout Buja est au courant. Pas même la peine d’en vérifier l’authenticité. Car tu le sais bien… les suppositions sont toujours vraies à Bujumbura.

Entre nous et à voix basse, as-tu déjà réalisé combien ce peuple s’exprime par des messages codés, tient des discours creux mais lourds d’informations à la fois, qu’ils vont ponctuer par un « Bibwirwa benshi bikumva benevyo » pour te semer au milieu de la jungle de l’incompréhension ? Ce peuple ni danger kabisa. 

Bujumbura se révèle au final comme une ville où tout peut être jalousement gardé, enfoui mais en même temps exposé au public. Soumis au regard de tous et en même temps enseveli. Être ignoré et en même temps être l’objet de surveillance constante. 
Bienvenue au Burundi, le pays des « on m’a dit », le pays où le secret est partout et en même temps nulle part, en terre promise et en même temps en terre étrangère. Cherchez l’erreur.

Guillaume Muhoza

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